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Publié le Juin 12, 2009 - 12:21 AM
Religions et conflitsIsraël-Palestine 17 mai 2009
Par Laurent Klein


Réfléchir aux perspectives de sortie de crise en Terre Sainte depuis Paris est un drôle d’exercice ! Comment, lorsque l’on n’a aucune influence politique, aider à résoudre ce conflit ? Quelle contribution apporter pour aider Israéliens et Palestiniens à sortir de l’ornière ?
Pour celui qui n’est pas indifférent à ce sujet, il me semble que la priorité est de se demander : « Que sais-je faire qui me permette d’œuvrer dans le sens de la paix ? » Et œuvrer dans le sens de la paix implique un engagement pour les deux parties en souffrance, Israéliens et Palestiniens. Bien sûr, chacun peut avoir en son cœur un faible en faveur de l’un des deux peuples. Bien sûr, par moments, chacun peut ressentir un grand découragement et se laisser aller à un soutien unilatéral. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue qu’une solution juste ne pourra être acquise qu’au prix de renoncements des deux protagonistes, et ceci au bénéfice de ces mêmes deux protagonistes.


« Que sais-je faire qui me permette d’œuvrer dans le sens de la paix ? », me suis-je donc demandé. Je ne suis ni un homme politique ni un diplomate ; je suis enseignant, et c’est donc en tant que tel que je compte agir. Pas seulement par l’apprentissage de l’histoire, histoire de l’un ou bien « Histoire de l’autre », pour reprendre le titre de cette belle publication qui montrait en parallèle l’histoire du 20ème siècle en Israël et Palestine vue par les deux peuples. L’éducation au sens large, et pour commencer, j’ai envie de reprendre la terminologie employée par des pédagogues québécois dans la résolution de conflits : apprendre à dialoguer par message clair. Comprends-tu les mots que j’emploie ? Saisis-tu les raisons de mon angoisse, de ma colère, de ma contrariété ? Comment peux-tu les reformuler ?

Entendre la voix de l’autre, et pour commencer, se demander comment il nomme cette terre commune ? Israël ? Palestine ? Terre Sainte ? Terre Sainte. Nom habile qui permet d’éviter le choix entre Israël et Palestine. Nom chargé de sens et d’émotions, qui nous rappelle que cette partie se joue aussi à trois. Nom qui implique un engagement du religieux, et de ce fait, nous invite à comprendre que la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens n’est pas tout à fait comparable à celle qui s’est faite entre Allemands et Français. Nom qui nous demande une grande prudence car nous savons combien peut être dangereuse l’alliance du sacré et du politique. Un nom en efface-t-il un autre, comme les Romains ont voulu effacer la présence juive en débaptisant la Judea et en la nommant Palestina et en débaptisant Jérusalem et en la nommant Aelia Capitolina ? Cette question est sensible et pour utiliser les noms sans commettre d’erreur, il faut se plonger dans l’histoire de cette terre.

Si l’histoire a un sens, le retour des Juifs en nation constituée sur la terre d’Israël ne peut laisser indifférent. Renouveau de la société juive, de la langue hébraïque, de la pensée juive, dans une dynamique créative et pleinement inscrite dans son siècle. C’est un événement sans précédent, dont les Juifs sont fiers.

Entendre et comprendre les mots repères de la pensée de l’autre, c’est ne pas les diaboliser. Le sionisme est un mouvement de libération inscrit dans la lignée du mouvement de libération des peuples qui a vu le jour en Europe au 19ème siècle ; il a voulu libérer le peuple juif de la tutelle des pouvoirs étrangers, qui avaient rendu sa vie si difficile, cruelle et dépendante du bon vouloir du prince, des gouvernements ou de foules parfois haineuses. On ne peut réduire le sionisme à la politique de tel ou tel gouvernement israélien. Les antisionistes, qui se comptent par légions dans certains milieux européens, connaissent-ils la véritable définition du sionisme ? Connaissent-ils ses différentes tendances politiques ? Savent-ils ce qui sépare le sionisme ultranationaliste de JABOTINSKI et le judaïsme humaniste de Matin BUBER ? Savent-ils que les Israéliens les plus engagés dans le dialogue avec les Palestiniens, je veux parler de ceux qui cherchent une solution équilibrée entre les deux parties, sont de fervents sionistes ? Pour considérer des perspectives constructives pour le Moyen-Orient, ne faut-il pas pleinement intégrer le fait sioniste comme une donnée incontournable ?

Si l’histoire a un sens, la présence des Palestiniens sur la terre d’Israël ne peut laisser indifférent. Elle peut être lue comme un défi, comme épreuve de l’altérité. Le comportement vis-à-vis de l’étranger est un défi pour tout être humain. La présence des Palestiniens agit comme un révélateur pour les Juifs, porteurs d’une éthique qui affirme : «Aimez l’étranger, vous qui avez été étranger en terre d’Égypte». (Deut. 10, 19).

« Étrangers ? » me direz-vous. S’ils sont étrangers au peuple juif, les Palestiniens ne se considèrent assurément pas comme des étrangers en Palestine ! Le sionisme rêvait d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Préoccupé par la mise à l’abri des siens, héritier de la pensée européenne, le sionisme n’avait pas envisagé de mode de cohabitation avec les populations locales. De la même façon, les Palestiniens ne pouvaient imaginer que les Juifs dispersés dans le monde étaient restés attachés à la terre de leurs ancêtres. Pour eux aussi, les Juifs étaient des étrangers.

Entendre la voix sensible de l’autre : La relation à la terre d’Israël et à la Palestine n’est sans doute pas de même nature. En exil, les Juifs habitaient jour après jour la terre d’Israël dans leurs prières, dans leurs fêtes, dans leurs études, dans la transmission de son amour de génération en génération. Les liens n’avaient jamais été totalement rompus : pèlerinages, montée et installation en terre d’Israël, enterrements. La terre promise est donc restée ce qu’elle était dès les origines du peuple hébreu : une terre désirée, pareille à une femme aimée.



Par contre, pour la religion d’Israël, la terre d’Israël est centrale. Le rythme des fêtes, notamment les fêtes de pèlerinage, n’est pleinement vécu que sur la terre d’Israël. Les fêtes sont célébrées selon le rythme des saisons sur cette terre. Une grande partie de la législation rabbinique prend en compte le fait de vivre sur la terre d’Israël ou en exil. Le balancement entre terre d’Israël et exil, entre Eretz Yisraèl et Galouth, est une notion fondamentale dans le judaïsme. Pouvait-il en être autrement pour une religion qui s’est donné comme vocation de révéler aux Nations que son Dieu « national » est également un Dieu universel, garant de l’unité du genre humain ?

« Comment comprendre l’autre ? » me suis-je demandé. Pour les Palestiniens, il me semble que l’attachement à la terre, à la maison, au sol, est de nature plus maternelle. Des liens physiques, charnels, se sont tissés depuis des générations. La maison, la terre, ont été transmises de père en fils. Partir fut donc un déchirement, d’où peut-être, me semble-t-il une certaine difficulté à envisager un avenir hors de la maison même des ancêtres. Si la question de l’identité nationale palestinienne est récente, celle de l’attachement à la terre de Palestine, y compris avec ses aspects culturels, est ô combien plus ancienne.

Bref, nous avons là, posée devant nous toute la complexité de la situation en Israël et Palestine, en Palestine et Israël. Et nous comprenons pourquoi il est erroné de comparer le renouveau de la souveraineté juive au phénomène du colonialisme ou à la conquête de l’Amérique par les Européens, car les colons, comme les Pères Fondateurs, ne revenaient pas sur la terre de leurs ancêtres. Ils n’avaient pas le sentiment de rentrer à la maison.

En Israël et Palestine, une voie originale est obligatoire pour la survie même des deux nations. Cette autre voie passe par l’écoute et la compréhension de l’autre. C’est le travail qui a été effectué en janvier de cette année, quelques jours après la fin des hostilités les plus sanglantes dans la bande de Gaza. Invités par deux jeunes françaises, Lama Azab et Farah Maïza, de jeunes Israéliens et Palestiniens de Jérusalem, juifs, chrétiens et musulmans, ont passé quelques jours à Paris pour échanger et tenter d’élaborer un travail commun, à poursuivre une fois de retour chez eux. Les discussions ont été parfois extrêmement tendues, parfois plus apaisées. Ce qui est important dans ce type de rencontres, c’est de prendre du temps : temps de la parole, temps de l’écoute, temps des silences, temps de l’impossibilité d’en dire plus, temps des paroles insupportables, temps de la reprise du dialogue. En fin de compte, le lien n’a pas été rompu. Il existe d’autres groupes de dialogue sur les lieux du conflit. Je pense à mon amie Sylvie Gassenbauer, qui réunit chaque semaine de jeunes adolescents israéliens et palestiniens au YMCA de Jérusalem pour des sessions d’échange et de travail et organise pour le groupe un voyage en Europe à la fin de l’année scolaire, voyage pendant lequel ils montent un spectacle en commun. Il existe aussi des groupes de travail mixtes réunissant des jeunes autour d’un thème, comme la défense de l’environnement. Tels des ruisseaux souterrains, ces groupes existent et démontrent que la coexistence est possible. Ils sont certes moins visibles que les actions d’éclat des politiques ou des extrémistes des deux bords. Mais leur travail contribue à la prise de conscience de la sensibilité de l’autre.

Pour que le dialogue soit sincère, il faut se plonger dans la souffrance de l’autre, ses traumatismes et ses cauchemars. Qui peut prétendre comprendre les Juifs sans entendre l’angoisse de mort encore aujourd’hui vivace dans les cœurs. La Shoah est un événement unique. Il ne s’agit pas seulement du décompte des morts, des familles anéanties, des corps pulvérisés au sens propre du terme. Il s’agit du sentiment de mise au ban de l’humanité, sentiment si bien traduit par le poète Benjamin Fondane, lorsqu’il évoque la nécessité vitale de changer de nom et de visage, « pour ne pas emporter un nom qu’on a hué, un visage qui a servi à tout le monde de crachoir. » Nier la Shoah ne sert aucunement la cause palestinienne. L’initiative du père Shoufani, qui a organisé un voyage avec de jeunes juifs, chrétiens et musulmans sur le site d’Auschwitz, tout comme la création récente du projet Aladin, site d’information sur la Shoah en français, anglais, arabe et parsi, vont dans ce sens.

Qui peut ignorer la souffrance des Palestiniens en exil sur leur terre ou dans des camps de réfugiés du Liban ? Comment faire le deuil du rêve d’une nation arabe sur la totalité du sol de Palestine, au moment où les autres nations arabes accédaient à l’indépendance. Oui, quelle ironie tragique de l’histoire que le retour des Juifs sur la terre de Palestine ! Dans son livre Le bien des absents, Elias Sanbar se remémore les paroles de son père : « Lorsqu’on remonte de Jaffa au sud vers Haïfa notre ville au nord… retiens bien… un jour tu parcourras cette route et tu ne dois pas t’y perdre ni avoir l’air d’un étranger qui débarque au pays… tu longeras Salama sur la droite (…) Après Salama, tu passeras par Massoudiyé, puis Jarisha, alors tu longeras Jammasin et Sawalmé, Abou Kishk, Ijlil. » Cette route, je l’ai parcourue l’année dernière. Je suis parti de Jaffa, j’ai traversé Tel Aviv, puis suis passé par Herzliya, Nètanya, Hadèra, Nahsholim, avant d’atteindre Haïfa. Illustration toponymique de la tragédie palestinienne. Ne pas s’en souvenir ne sert pas l’avenir d’Israël.

Deux options s’offrent aux croyants : s’appuyer sur les textes sacrés et revendiquer la possession de la terre, de toute la terre d’Israël ou de Palestine. Nous savons quels dégâts cela entraîne. Ou bien, s’appuyer sur ces mêmes textes et défendre le respect du droit, rechercher la justice, protéger le faible et œuvrer à la réparation du monde. La Terre Sainte est aimée par deux peuples, qui veulent y vivre en paix et en sécurité. Paix et sécurité ne sont pas des termes anodins pour les membres de ces deux nations. C’est par une éducation à l’écoute de l’autre, une compréhension approfondie de ses craintes et de ses espoirs, en référence à nos textes les plus chers, que nous pouvons demander à nos jeunes de suivre l’exemple d’Abraham : rechercher Tsèdaqa ou-Michpath, Équité et Justice. C’est ainsi que nous pourrons contribuer à réparer l’injustice faite aux Palestiniens sans entraîner de nouvelles injustices pour le peuple juif.

Laurent Klein
17 mai 2009
 
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